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Tendre et cruel

+ d'infos sur le texte de Martin Crimp traduit par Philippe Djian

: Sophocle à l’aéroport

(Fragments du texte de Martin Crimp paru le 8 mai 2004) « The Gardian »

Héraclès – ou Hercule – fut l’archétype du héros de guerre, et le premier destructeur de terreur. Qu’est ce que l’Hydre – ce serpent à plusieurs têtes qui, pour chaque tête qu’Héraclès tranchait, en avait deux qui repoussaient à la place – si ce n’est une préfiguration étrange du terrorisme ?


(…) Dans Les Trachiniennes de Sophocle, le héros de guerre, incapable de s’arrêter de tuer, rase une ville entière pour s’emparer de la fille, qui l’obsède, puis l’envoie chez lui auprès de sa propre épouse, dont l’effort pour regagner son amour a pour seule issue la mort violente des protagonistes. C’est là la pièce que j’ai réécrite sous le titre de Tendre et cruel.


(…) Deux mille cinq cents ans avant l’invention de la psychologie, Sophocle eut l’idée de génie d’écrire une pièce dans laquelle ce fossé entre les sexes est explicite : non seulement les hommes et les femmes vivent dans des mondes différents, mais le mari et la femme, dans ce drame particulier, ne se rencontrent même pas. Il ne nous montre l’homme que dans les toutes dernières pages du texte, brisé et en colère (le destin de tant de soldats traumatisés) pourrissant comme le cafard de Kafka abandonné de tous, alors qu’il consacre la plus grande partie de la pièce (et en cela il semble tellement moderne) à une femme qui se bat pour composer avec l’absence de l’homme, sa violence et son infidélité.


Le portrait d’Amélia, comme je l’ai rebaptisé, est extraordinaire. (…) Un acte de violence aveugle de la part de son mari – ce qu’aujourd’hui on appellerait un crime de guerre – et voilà qu’elle a été envoyée en « exil », c’est-à-dire forcée à établir sa maison temporairement dans une autre cité-Etat ou polis. Son fils la traite avec un mépris adolescent. Les « messagers » qui installent dans sa maison la petite amie d’Héraclès lui mentent par gentillesse, ou lui disent la vérité par méchanceté. Mais à mesure que tombent les unes après les autres ses illusions sur son mari, loin de s’effondrer, elle fait face à la nouvelle situation et s’ingénie à trouver des moyens de regagner son amour. On a un sens aigu de son enfermement domestique, de son extrême difficulté à agir sur le monde extérieur, lorsque ce monde, et même ce qu’on parvient à en savoir, est contrôlé par les hommes. Amélia résiste au contrôle, refuse l’étiquette de « victime ».


(…) Donc dans Tendre et Cruel, l’ « exil » devient le non-lieu classique du monde développé : le no-man’s land des abris où l’on prépare la nourriture, des parkings longue durée et des chaînes d’hôtel qui fleurissent en grappe autour d’un aéroport international perpétuellement éclairé. Près de l’aéroport, on est près des sites sacrés de la vente au détail, aussi bien que des détecteurs à rayons X qui nous permettent de lire dans les entrailles de nos bagages des signes de bon ou mauvais augure. Le « choeur » de femmes peut dégivrer le frigo d’Amélia ou passer l’aspirateur sur la moquette pleine de miettes – mais également étant donné que les choeurs originaux chantaient et dansaient, s’incarner dans la voix délicieusement dépourvue d’inflexion de Billie Holiday chantant : I can’t give you anything but love.

Martin Crimp

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