theatre-contemporain.net, tout le theatre sur le net

 
vous êtes ici : Accueil Spectacles Salina En savoir plus
 
 

Entretien

L’histoire, un fleuve en colère…


Entretien croisé entre Vincent Goethals et Christine Bastin…

Jérôme Sallé : Au début du projet, vous aviez choisi de monter Salina avec sept acteurs. C’est finalement un groupe de treize acteurs qui portent le spectacle. Vous pouvez nous expliquer pourquoi ?

Vincent Goethals : Il y a deux ans, Stuart Seide m’avait sollicité pour encadrer un travail de six semaines avec les quinze élèves de l’École Professionnelle d’Art Dramatique. À l’époque, j’avais fait avec eux le pari un peu fou de monter l’intégralité de Salina. Et cette expérience de laboratoire m’a confirmé que seule l’énergie, la vitalité d’un groupe de treize acteurs peut traduire l’intensité et la violence des émotions mises en jeu dans Salina. Je veux dire que Salina n’est rien sans le clan Djimba qui l’a recueillie. D’ailleurs la parole naît du clan et au plateau il faut qu’elle naisse du groupe. La tragédie de Salina ne prendra sa dimension qu’à travers l’énergie du groupe.

J. S. : Vous avez souvent collaboré avec des chorégraphes et vous avez toujours accordé une place très importante au corps dans vos spectacles. Cette fois-ci, Christine Bastin est présente sur la totalité des répétitions de Salina. La danse sera-t-elle plus présente dans ce spectacle ?

Vincent Goethals : La danse m’est apparue comme une nécessité. Dans le texte de Laurent Gaudé, il y a deux niveaux de langue: celle du dialogue des personnages et celle du récit. Et pour moi très vite, la partie « récit » se devait d’être prise en charge par le groupe comme un coryphée antique. Je voulais que ce clan, cette tribu, se réunisse quelque trois générations après ce cycle de vengeances, de guerres infernales et terribles, de pardons impossibles, et que tout simplement elle n’oublie pas ce qui s’était passé. Seuls les corps des treize acteurs pouvaient exprimer ces passages temporels et physiques... D’où l’envie de collaborer avec Christine sur l’idée de mouvement.

J. S. : C’est la première fois que vous travaillez ensemble. Vous vous connaissiez tous les deux ?

Christine Bastin : Depuis l’adolescence ! On avait les mêmes engagements ! Bien sûr nous connaissions nos travaux respectifs. Nous étions chacun des spectateurs de l’autre. Pas seulement par amitié ou fidélité. Je trouve que Vincent a de plus en plus le sens du corps. Il sait très bien placer les acteurs, les mettre dans une énergie, un dynamisme. Souvent il les emmène dans une impulsion juste au bord de la danse. Il saurait presque se passer d’un chorégraphe...

J. S. : Est-ce qu’à la lecture du texte vous aviez imaginé une chorégraphie ?

C. B. : Je crois qu’il faudrait inventer un autre nom que celui de chorégraphie en ce qui concerne Salina. Chorégraphie pourrait sous-entendre qu’il y aura des moments successifs de danse puis de théâtre. Et ça n’est pas ça du tout ! Pour nous, tourner une tête, élever une main, c’est déjà de la danse. Tout est mouvement. Nous parions l’un et l’autre sur la fluidité.

V. G. : Nous sommes ici dans quelque chose qui serait du mouvement permanent, des états de corps. Nous cherchons ensemble des énergies, du mouvement qui dit les choses et surtout nous cherchons des chemins poétiques...

J. S. : Concrètement, quelle est votre collaboration sur le plateau ?

C. B. : Je suis là pour aider les corps des acteurs. Chaque matin je travaille avec eux sans le texte et je les vois devenir de plus en plus « physique s». J’espère qu’ils découvrent là une seconde nature, comme s’ils pouvaient appréhender l’univers de Salina comme un état de danse constant. Non pas pour qu’ils aient une manière commune de bouger mais pour qu’ils aient un langage corporel commun, pour qu’ils appartiennent à la même famille, aux mêmes racines, qu’ils soient de la même origine tout en ayant chacun des caractéristiques très fortes. Je lis aussi beaucoup le texte. Pour avancer dans mon travail, j’ai besoin de connaître les personnages, de savoir ce qu’ils disent et ce qu’ils vivent. Avec Vincent, on découvre aussi de quelle façon extraordinaire ce texte fait une place au corps. Ce que nous recherchons, c’est que chaque état de corps soit juste. Moi je suis à côté de toi avec ma vision de danseuse ; j’essaie de voir comment on pourrait traduire une scène quand elle est trop entendue sur le plan théâtral. On essaie pour l’instant de sentir à quel moment je peux donner une chose à laquelle tu ne penserais pas parce que tu es un homme de théâtre. Pour exprimer une solitude ou une joie par exemple, tu as les mots, les souffles, moi je vais plutôt penser espace, énergie, mouvement.

V. G. : Pour moi le mouvement est plus une question poétique. C’est d’ailleurs cette même poésie qui m’a amené à choisir deux Salina. Non pas une Salina «vieille» et une Salina jeune, ce qui n’aurait pas été très intéressant mais plutôt une Salina enfant et une Salina qui aurait perdu sa part d’enfance. Je pense intimement que chacun d’entre nous porte en soi, toute sa vie et tout le temps, son enfance. C’est un bel exemple pour illustrer la participation poétique de Christine dans ce spectacle.
Elle cherche comment chacune des Salina porte l’autre en elle et comment tous les protagonistes de cette histoire portent physiquement en eux à la fois leur propre passé d’individu, celui de la tribu et celui de leurs ancêtres.

J. S. : Est-ce qu’ensemble vous aviez formulé des hypothèses avant le travail avec les acteurs ? Et si oui, est-ce que ces hypothèses se vérifient dans le travail de répétition ?

V. G. : Nous n’avions pas d’hypothèses mais plutôt des intuitions. Par exemple, nous pensions que les récits en groupe étaient des moments d’absence de corps, où seule la parole était présente mais comme désincarnée ou universelle. Et curieusement, dans le travail, ces moments-là, qui sont finalement des moments de mémoire et d’histoire collective, sont devenus des instants où les corps sont très présents. Cela vérifie que le corps en mémoire est un corps en mouvement. Par ailleurs, j’imaginais des transitions très rapides entre les scènes, et la confrontation avec le plateau rend l’inverse: pour l’instant, elles sont lentes et sacrées.
Et elles ont besoin de cette lenteur pour faire naître une émotion. Le mécanisme du destin de ces personnages est une machine qui brise et broie lentement...

C. B. : Vincent a des intuitions très fortes. Moi j’entre dans les siennes sans les détourner et je les sers.
Cela paraît très simple et l’on arrive finalement à des choses bien supérieures à celles que l’on pourrait faire chacun de notre côté ! On se surprend mutuellement. Chacun part ailleurs et sans faire de compromis par rapport à ses envies. Moi je viens servir quelque chose qui est un texte; je n’ai rien à écrire, je ne viens pas faire ma chorégraphie...

J. S. : Qu’est-ce qui vous lie artistiquement tous les deux ?

V. G. : Christine aime autant l’écriture chorégraphique que moi j’aime l’écriture théâtrale ! C’est en cela qu’on se ressemble !

C. B. : Et puis je crois que la notion de travail, de construction, de recherche, nous relie beaucoup.
J’espère qu’à nous deux on n’épuise pas trop les acteurs !
En tout cas, je n’ai jamais « partagé » de cette façon-là et dans cette fluidité-là.

J. S. : Vous pouvez, chacun de votre point de vue nous parler des personnages ?

V. G. : Derrière les personnages il y a des acteurs et je suis très fier de la distribution. Distribuer c’est déjà une part énorme de la mise en scène.
Ma première intuition était celle d’un groupe. J’imaginais un groupe naître et porter la même parole. J’adore ces spectacles portés par des acteurs nombreux. J’aime sentir l’envie dans le travail. J’aime que chacun écoute les autres physiquement, que les acteurs écoutent le bruit des corps des autres, le souffle des autres. Tout cela bien sûr en s’écoutant soi-même.
Les personnages de Salina sont très entiers ; les scènes ne sont pas compliquées ; la pièce est plutôt simple dans sa construction. Les adresses sont claires, tout se dit, tout se fait. Ce qui est éminemment compliqué, c’est de trouver la vérité, la justesse de ça. Pour moi la difficulté est dans le souffle, dans l’emportement, dans le mouvement qui entraîne ces personnages. C’est d’autant plus compliqué que je me refuse à toute psychologie.
Je pense que c’est de sa technique qu’un acteur tire sa puissance, sa force.
Pour l’instant, je dirige beaucoup le groupe. J’aimerais vite avoir le mouvement d’ensemble de cette fresque. Après viendra sûrement le temps du temps, le temps de la recherche avec chacun des acteurs, le temps du détail.

C. B. : Pour moi le groupe interprète une histoire, une machine formidable qu’a imaginée Laurent Gaudé.
Les acteurs font naître leurs personnages dans toute leur individualité. Ils ne sont pas que les porteurs d’une histoire commune. Il n’y a selon moi que des mal-élevés dans cette histoire : « Je veux ça, je prends ça ! Pas de quartier ! Quitte à tuer, déchirer, brûler... ».
Il faut absolument que les acteurs gardent en eux ce quelque chose de sales gosses mal-élevés, c’est là qu’ils existent et font naître l’émotion. Et je pense que la vulgarité de Khaya Djimba, l’innocence de Salina ou la folie de l’Aliéné font surgir l’émotion au milieu de cette histoire qui va tout emporter sur son passage. L’histoire est comme un fleuve en colère, énorme mais au milieu de cette tempête, des personnages crient au secours...