En 2004, nous travaillons aux Subsistances autour de l’intimité en milieu carcéral. Mon corps en 9 parties et La voix dans le débarras nous permettent de mettre en jeu ces questionnements avec les détenus des maisons d’arrêt Saint Paul et Saint Joseph et nourrissent l’atelier-spectacle Concertina que nous construisons ensemble.
Dans La voix dans le débarras, pour le soustraire aux Nazis, une mère cache son enfant dans un placard. C’est depuis ce lieu à la fois excitant et angoissant que Raymond Federman va suivre sans oser bouger l’arrestation de ses parents et de ses sœurs, qu’il ne reverra plus. C'est peut-être de ce geste que Moinous est né : Moi : Raymond, Nous : ses absents. Il est devenu la voix sans nom qui parlerait, plus tard, pour ceux dont la voix avait été étouffée à jamais. Bien sûr, son corps a grandi, mais la voix de l'enfant n'a jamais disparue. Elle est partout dans son œuvre puisque Federman lui-même décrit ce cabinet de débarras, le closet, comme son point de rebirth. Il dit y avoir chié sa peur et sa honte. Aujourd'hui, cette voix s'exprime entre deux éclats de rire riant du rire et prend son envol.
On lit ses romans comme on ouvre des albums de famille avec des photos évoquant des évènements forts. Parfois des photos ratées, peu glorieuses…souvent des détails troublants et gênants. Des moments où petite et grande Histoire se mêlent, se superposent, s’affrontent et stimulent les mécanismes de la mémoire. Il ose beaucoup mais toujours avec humour, c'est à dire avec tendresse. Touchés par l’intimité et l’insolence de son écriture, dans laquelle résonnent si profondément nos propres questionnements et désirs de bousculer le spectateur, nous avons eu envie de nous en emparer.
Aussi, sollicités par Jean-Claude Berutti et François Rancillac, directeurs de La Comédie de Saint-Etienne et de son Ecole (où nous avons été formés), pour créer le spectacle des journées de sortie, nous avons saisi avec enthousiasme l’opportunité de proposer ce projet.
On entrevoit dans le Moinous de Federman, le petit moineau en quête de liberté. Sortir de l’école, c’est le moment où le Moi s’affirme, s’affole et se sépare du Nous, le groupe, pour voler de ses propres ailes. C’est l’heure d’assumer ses désirs, ses contradictions glorieuses, ses échecs, ses blessures, son humour et son rire sur le monde, d’interroger, à cette étape charnière de leur parcours d’artiste, le Moinous de la promotion T. C’est à partir de ces deux entités que naîtra Les Moinous.
Angélique Clairand et Eric Massé
Dans Les Moinous , les spectateurs seront conviés à un road movie à travers trois romans de Raymond Federman. A l’image de son écriture faite de digressions spatiotemporelles, Federman s’amuse à perdre le lecteur entre réalité et fiction. Les acteurs, accompagnés par un vidéaste, évolueront d’une comédie musicale à la West Side Story (Moinous et Sucette) à des scènes érotiques torrides, d’un solo de jazz (Amer Eldorado) à des musiques mixées aux platines, du bitume de Washington Square à l’herbe verte qui pousse aujourd’hui dans les camps de concentration (la double vibration).
Moinous et Sucette se déroule aux Etats-Unis dans les années 50. C’est l’errance de Moinous, le p’tit Frenchy qui n’a, pour seul compagnon de vagabondage
que Charlie, un pigeon unijambiste qu’il retrouve régulièrement à Washington Square. Désemparé, paumé, incertain de ce que l'avenir lui réserve, Moinous est pourtant plein
d'espoir dans sa tête. Son imagination est si débordante qu'elle l'emporte vers une histoire d’amour avec Sucette, cette jeune Bostonienne qu’il croise lors d’une manifestation
contre le Maccarthysme.
Une histoire de rencontre ou de rupture ? Un amour vécu ou rêvé ? Qu’importe, le sourire que Sucette et Moinous échangent à Washington Square est plein de tous nos
bonheurs et de tous nos malheurs : désir d’aimer, recherche désespérée d’un emploi, engagement politique, révolte contre la famille… et, en arrière-plan, une critique
douce-amère de l’Amérique… C’est tout cela que Raymond Federman évoque par petites touches discrètes, dans ce roman très attachant...
L’enquête de La double vibration débute la nuit du 31 décembre 1999. C’est la date à laquelle Le Vieux attend, dans le spatioport, sa déportation pour
les colonies spatiales. Moinous et Namredef (les doubles de Federman) mènent une enquête sur Le Vieux pour connaître la raison de sa déportation. Les temporalités se mêlent dans
cette quête du passé. Elle prend la forme d’une avancée, d’un parcours au long duquel sont rappelés les épisodes marquants de la Grande Histoire. D’un convoi d’enfants juifs
pendant la guerre en passant par Buffalo d’où il prend la fuite vers l’Europe avec June Fanion, actrice américaine militante (ressemblant étrangement à Jane Fonda). L’enquête se
poursuivra même jusqu’au mémorial des camps de Dachau.
Sans jamais se départir d’une verve qui privilégie les événements comiques, Federman souligne le grotesque dans la tragédie. La double vibration est prophétique quand ce
nouveau siècle s'annonce déjà comme encore plus ignoble que le précèdent.
Amer Eldorado 2/001 pourrait être comparé à un roman rabelaisien. C’est le road movie d’un p’tit Frenchy débarqué aux Etats-Unis, qui s’engage dans l’armée pour obtenir la nationalité américaine. Volontaire pour faire la guerre en Corée, il a droit à trente jours de solde avec lesquels il compte enfin découvrir l’Amérique d’Est en Ouest. Malheureusement, il doit récupérer sa paye partie avec le reste de son régiment dans le Nord des Etats Unis. Au volant de sa buick pourrie, le cul sur son siège, le p’tit Frenchy voyage dans sa tête et dans sa langue, dans ses deux langues et entre ses deux langues tel un jazzman improvisant jusqu’au bout de lui-même. Même l’ordre linéaire et rectangulaire de la page imprimée éclate dans tous les sens : effets de typographie, ruptures de la narration, insertion de listes, etc. Tour à tour drôle et émouvant, porno et pathétique, sérieux et rigolard, ne reculant devant aucune énormité, sautant d’un sujet à l’autre, d’un ton à l’autre, comme un acrobate… Sûr qu’elle consomme beaucoup la Buick, mais elle rend tout possible !
Le dispositif scénographique associera une installation vidéo (brouillant les pistes en multipliant les points de vue) et des éléments (trampoline, matelas de sport…) suggérant un espace gymnique. Les acteurs, dans un engagement physique proche de la chorégraphie, pourront y inventer les multiples espaces federmanesques en les transposant. L’idée est de créer un terrain de jeu pour donner libre cours aux inventions et divagations de ces Moinous-acteurs, et d’offrir au regard et aux oreilles des spectateurs les matériaux éclatés de la construction de la narration.
Angélique Clairand et Eric Massé