L’alphabet de Calaferte, sans cesse sur le fil du rasoir, jamais dans la dénonciation grossière ni l’apitoiement, évoque l’univers des petites gens, leur difficulté à dire. Mots simples pour panser des douleurs sombres, celles, surtout qui remontent à l’enfance.
L’écrivain et critique littéraire Patrice Delbourg qualifiait ainsi le monde de Louis Calaferte. Et ces paroles font écho à celles de Louis Calaferte lui-même, à la fin de « No man’s land » :
Qui suis-je ? Aucune idée là-dessus.
En sélectionnant et présentant une série de pièces courtes et de textes, j’ai choisi de rendre compte d’une sorte de voyage en pays de Calaferte, à travers cette nostalgie de la dérision qui caractérise ses personnages. S’il se moque du constat de la réalité, c’est pour mieux éprouver une vraie tendresse pour l’humain. C’est drôle, parfois tragique, quelquefois cynique, souvent comique, comme la vie quoi ! Mais le comique ici,
est celui qui, en même temps qu’il nous divertit, au fond nous émeut. Jamais il n’est si proche de la perfection que lorsque, par une infime déviation, il pourrait se métamorphoser en tragique. Il doit éveiller en nous les résonances d’on on ne sait quel indéfinissable malaise. Carnets
Un personnage muet s'avance. Sur un écriteau, on peut lire :
Je veux qu'on me parle.
Tout Calaferte est dans cette injonction : l'affirmation d'un JE, la volonté affichée et la parole comme une nécessité vitale.
Cette revendication muette de la réhabilitation et de la circulation de la parole entre les humains est le titre générique de ce spectacle, construit - à partir d'oeuvres diverses
(pièces courtes, extraits de ses Carnets, aphorismes, poésie)- comme une sorte de voyage en pays de Calaferte.
Cet auteur prolixe, provocateur, sulfureux, censuré (souvent pour de mauvaises raisons), méconnu, voire marginalisé, a laissé une oeuvre complexe, riche, féconde, tournée -
quelles qu'en soient les formes choisies - vers un questionnement constant, non seulement celui de l'identité personnelle , mais également du mystère de l'Homme, son semblable,
son frère.
Son oeuvre qui s'apparente à une quête patiente d'identité par des voies et des tonalités qui surprennent sans cesse,
Je vais lentement à la rencontre de moi-même,
s'est construite par fragments douloureux, par ruptures semées de doutes et d'interrogations iconoclastes.
C'est de ce puzzle à la fois vital et métaphysique de la quête qu'une nouvelle approche théâtrale doit tenter de rendre compte. Jusque- là - en effet - trop souvent l'aspect
socio-politique des pièces de Calaferte avait été souligné dans des mises en scène réalistes, généralement réductrices de son propos.
La relecture de son théâtre à la lumière de l'ensemble de son oeuvre non théâtrale, la mise en perspective de ses pièces courtes permettra, je l’espère, d'élargir l'approche qui
en était faite jusque-là, d'écrire un nouveau chapitre plus éclairant et plus complexe du Roman de Calaferte!
Qui pouvait se douter que Calaferte avait comme maître à penser Kafka dont j’ai vu le portrait trôner en bonne place sur sa table de travail ?
Enigme des parentés, rapprochement fortuit ou tout simplement évidence d'une connivence, d'une proximité non encore perçue et identifiée ?
C'est ce dévoilement de l'oeuvre de Calaferte à la lumière de Kafka que ce spectacle va tenter d'opérer,
- pour mieux nous interpeller sur la vie, la société et le monde,
- en essayant de joindre les deux caractéristiques apparemment opposées dans l’oeuvre de Calaferte : l’ancrage dans l’humain et l’aspiration mystique.
A travers une histoire où l' humour noir le dispute à la dérision, au sarcasme, au blasphème, à l'autodérision, mais aussi à la fraternité et au sourire empathique , ces trois
frères humains comme aurait dit Albert Cohen, vont jouer devant nous la comédie et la tragédie de la vie. Cette révolte, ce jeu avec les mots de Calaferte, cette quête constante
d'une spiritualité dont l'absence actuelle laisse le monde et l'homme dans le désarroi et l'obscurité provoquera chez le spectateur le rire à la fois libérateur et gêné,
interrogatif et inquiet, pris au piège du miroir lucide et sans complaisance que lui tendent dans un étrange effet d'écho et de résonance Calaferte et Kafka.
Avec ces comédiens déjantés - nos semblables? -
partons dans ce voyage initiatique à la redécouverte de l'oeuvre paradoxale de cet homme pieux,
méfiant de toutes les obédiences,
révolté contre son temps, tout à la fois anarchiste et mystique…